Chaque jour, les professionnels de santé sont confrontés à une quantité écrasante de données de patients, souvent dispersées dans différents systèmes et non structurées, ce qui rend leur interprétation difficile. Cette fragmentation peut retarder la prise de décision et avoir des répercussions sur l’issue des traitements.
Hale-X, une start-up fondée par Astou Ndiaye et Vânia Cecchini, diplômées de l’Université du Luxembourg, s’attaque à ce défi. En transformant des données de santé complexes et fragmentées en informations exploitables, l’entreprise permet aux professionnels de santé de prendre des décisions plus rapides, plus intelligentes et plus personnalisées. L’objectif est de créer un jumeau numérique, une représentation numérique complète de chaque patient qui regroupe toutes les informations pertinentes en un seul endroit.
Une vision commune pour l’innovation dans le domaine de la santé
Astou et Vânia sont arrivées au Luxembourg par des chemins très différents, mais elles partageaient la même curiosité pour la science et le même désir d’avoir un impact concret.
Le parcours d’Astou a commencé par la biologie, motivé par une fascination pour le fonctionnement des systèmes vivants, leur capacité d’adaptation et les schémas qui se cachent sous la surface. Alors qu’elle se considérait initialement comme chercheuse, elle a réalisé par la suite que l’innovation dans le domaine de la santé exigeait également de comprendre comment les idées se transforment en solutions concrètes. Après avoir obtenu son Bachelor en Life Sciences – Biology à la FSTM, elle a choisi de poursuivre un master en entrepreneuriat et innovation afin de faire le lien entre la science et le monde des affaires.
Le parcours de Vânia a été marqué très tôt par la curiosité. Enfant, elle passait des heures à explorer le monde à travers un microscope que ses parents lui avaient offert. Elle a étudié la biologie à Lisbonne et travaillé dans un laboratoire avant de se tourner vers la biologie computationnelle en suivant le master Molecular and Computational Biomedicine à l’Uni.lu.
Après leurs études à l’Université du Luxembourg, leurs chemins se sont finalement croisés grâce à un message sur LinkedIn. Astou cherchait quelqu’un avec des connaissances approfondies en biologie et une expertise en programmation. Elle a alors décidé de contacter Vânia.
« Normalement, je ne regarde jamais les demandes sur LinkedIn et je n’y réponds jamais, » se souvient Vânia. Mais ce jour-là, c’était différent. Leur première conversation a révélé non seulement une forte affinité intellectuelle, mais aussi des expériences communes. La vision d’Astou trouvait un écho dans la perspective de Vânia, à la fois en tant que scientifique et en tant que patiente. À partir de ce moment, une collaboration est née, animée par une ambition commune : transformer les soins de santé.
L’histoire derrière Hale-X
L’idée de Hale‑X est née d’une expérience personnelle.
Pour Astou, il y a eu un moment qui a cristallisé le problème de la manière la plus personnelle qui soit. Lors d’une complication médicale mettant sa vie en danger, elle a été confrontée à une réalité familière à de nombreux patients. Ses données médicales étaient fragmentées, ce qui rendait les résultats incohérents et difficiles à interpréter rapidement par les cliniciens.
Sa formation scientifique lui a permis de comprendre ce qui se passait, une compréhension qui a probablement contribué à lui sauver la vie. Mais elle ne pouvait s’empêcher de se demander : « Qu’en est-il des patients qui ne disposent pas de ces connaissances ? » Combien de personnes pourraient également être freinées par des données fragmentées, des résultats perdus ou des informations simplement difficiles à intégrer en temps réel ?
« La plupart des patients se sentent perdus dans le système. Au Luxembourg, même des outils comme le DSP (Dossier de Soins Partagé) permettent d’accéder aux données médicales, mais celles-ci se présentent souvent sous forme de rapports décousus que les patients ne peuvent pas comprendre pleinement par eux-mêmes. Ce qui manque, c’est une vision unifiée et interprétable du patient. », explique Astou.
Elle a réalisé qu’en médecine, et en particulier dans les cas complexes, cette fragmentation des données peut rapidement mettre la vie en danger.
Pour Vânia, la question était plus technique mais non moins urgente. À une époque où l’intelligence artificielle transforme tant de secteurs, pourquoi les données de santé semblent-elles encore cloisonnées et difficiles à exploiter ? La réponse a mis en évidence un fossé, non pas dans la quantité de données, mais dans la capacité à les structurer, à les relier et à les rendre interprétables de manière à ce que les cliniciens puissent les utiliser au moment des soins.
Pourquoi ce fossé existe-t-il ?
Dans l’ensemble des systèmes de santé, plus de 80 % des données cliniques générées ne sont jamais utilisées pour la modélisation prédictive ou la prise de décision (McKinsey, 2024). Les données existent, mais elles ne sont pas structurées ni reliées de manière à pouvoir guider les décisions cliniques.
Cela s’explique en grande partie par la façon dont les systèmes hospitaliers sont structurés. Les résultats de laboratoire, l’imagerie, les signes vitaux, les ordonnances et les notes cliniques sont stockés dans des outils distincts qui n’ont pas été conçus pour communiquer entre eux.
Dans des environnements tels que l’unité de soins intensifs, cette fragmentation devient critique. Les patients génèrent un flux continu de données via la monitorisation, les examens et les traitements — environ 2 750 points de données par jour —, mais la plupart de ces données n’entrent jamais dans aucun modèle prédictif. Dans un contexte où les décisions doivent être prises en quelques minutes, ce manque d’intégration est non seulement inefficace, il affecte directement la survie.
Ces observations ont conduit Astou et Vânia à concevoir Hale-X, un système qui intègre différents flux de données de santé, les organise dans le temps et les transforme en informations exploitables. « Le nom évoque la santé, la force et la transformation », explique Astou. « Hale fait référence à la santé et au bien-être, tandis que le « X » représente l’ADN, les gènes, la découverte, la complexité et les variables inconnues que nous souhaitons rendre plus compréhensibles grâce à une meilleure interprétation des données et des systèmes intelligents. »
‟ Le secteur de la santé s’est très tôt imposé à nous, car c’est l’un des domaines où de meilleures connaissances, de meilleurs systèmes et une meilleure utilisation de la technologie peuvent directement améliorer des vies. Nous n’étions pas intéressées par l’innovation pour l’innovation. Nous voulions travailler sur quelque chose de concret, de complexe et de profondément utile. ”
Alumni de l’Université du Luxembourg et fondatrices de Hale-X
Un jumeau numérique par patient
Hale‑X développe des solutions basées sur l’IA qui transforment des données de santé complexes en informations exploitables. La vision est ambitieuse : créer des représentations dynamiques, basées sur les données, parfois décrites comme des jumeaux numériques, qui aident les cliniciens à comprendre l’état de santé d’un patient de manière plus holistique, à détecter les risques plus tôt et à prendre des décisions plus personnalisées.
Concrètement, cela implique de rassembler des données souvent dispersées dans différents systèmes — notamment les résultats de laboratoire, l’imagerie, les informations génétiques et les dossiers médicaux — et de les structurer de manière à ce que l’apprentissage automatique et l’analyse avancée puissent les exploiter.
« Les patients recherchent un outil qui rassemble toutes les données en un seul endroit, toutes spécialités confondues et sur l’ensemble de leur parcours de soins. Et surtout, qui utilise ces données pour détecter les risques plus tôt, prédire une aggravation et permettre une surveillance en temps réel […] pour les patients en soins intensifs aujourd’hui, mais aussi pour la prise en charge des maladies chroniques de demain » explique Astou.
Plutôt que de voir un clinicien confronté à un mur de chiffres et de texte, Hale‑X vise à présenter une image claire et intégrée de la santé du patient, à la fois cliniquement pertinente et facile à interpréter.
Ce qui distingue Hale‑X, soulignent les fondatrices, ce n’est pas seulement l’expertise technique, mais aussi la portée et l’intention. De nombreuses solutions se concentrent sur des flux de données individuels ou sur des outils étroits destinés à des tâches spécifiques. Hale‑X vise quelque chose de plus large. Il se concentre sur une intelligence explicable et fondée sur la pratique clinique, construite avec une vision à long terme du fonctionnement des systèmes de santé et du travail des cliniciens.
Leurs premières avancées ont déjà attiré l’attention de partenaires issus de l’écosystème de la santé et de la recherche, tels que le Centre Hospitalier de Luxembourg (CHL), LuxProvide et LuxInnovation. Cet intérêt est motivé non seulement par le potentiel technologique de l’outil, mais aussi par la manière dont il répond directement à un défi que les cliniciens reconnaissent comme urgent.
Quelle est la prochaine étape ?
Au cours des trois à cinq prochaines années, les fondatrices envisagent que Hale‑X devienne une plateforme de confiance proposant des produits validés, des partenariats cliniques solides et une position claire dans le paysage des soins de santé de précision. Mais elles reconnaissent également la réalité du secteur des technologies de la santé. C’est un secteur exigeant, qui requiert de la rigueur, de la validation et un engagement profond envers la science, la sécurité des patients et la confidentialité.
Les progrès réalisés jusqu’à présent et les partenariats qu’elles sont en train de nouer laissent entrevoir un avenir où les données ne constitueront plus un obstacle à des soins de qualité, mais deviendront le socle d’une meilleure prise en charge.
3 questions aux fondatrices
Vânia: Le master en Molecular and Computational Biomedicine m’a apporté les outils et les compétences qui, associés à ceux d’Astou, ont constitué l’un des fondements de notre collaboration en science, biologie et data. La FSTM offrait un environnement où la science, la pensée critique et l’interdisciplinarité pouvaient se rencontrer de manière très concrète. Cela a beaucoup compté , car Hale-X est né précisément à la croisée de la biologie, de la santé, de la data et de l’innovation.
Astou : Une personne qui a joué un rôle très important est le professeur Eric Tschirhart, qui était mon professeur de physiologie pendant ma licence en sciences de la vie – biologie. Il a cru en moi très tôt, m’a soutenue dès le début et m’a permis d’ouvrir des portes en me connectant à des personnes et en me faisant découvrir des opportunités. Sa confiance et son soutien ont eu un impact réel sur les premières étapes de mon parcours et il joue encore aujourd’hui un rôle important. Une autre personne importante a été le professeur Geraudel, que j’ai rencontré pendant mon master en entrepreneuriat et innovation. Il m’a donné ma chance même si je ne venais pas d’un parcours typique pour cette voie. À une époque où je travaillais parallèlement à mes études pour subvenir à mes besoins, sa flexibilité et son soutien ont beaucoup compté. Je peux sincèrement dire que l’université m’a non seulement apporté un soutien académique, mais aussi un soutien humain quand j’en avais besoin.
Astou : Oui. J’ai reçu la bourse Portabella en 2020 et ce soutien m’a vraiment aidée à poursuivre mes études pendant une période très difficile de ma vie. Nous avons également bénéficié de notre intégration dans l’écosystème universitaire d’innovation au sens large.
J’ai aussi eu la chance de participer la Summer School Digital Medical Devices (DMD), qui a été une expérience très enrichissante.
Cette expérience m’a permis de découvrir les voies possibles de l’innovation et m’a fait prendre conscience des liens entre la recherche, la technologie et l’entrepreneuriat.
Vânia : Nous bénéficions également du service de mentorat en entrepreneuriat de l’Incubateur de l’université, qui nous offre de la visibilité, des conseils, la possibilité de participer à des événements et des contacts précieux. Nos mentors nous aident à façonner notre discours et notre stratégie.
Dans l’ensemble, l’écosystème universitaire nous a offert bien plus que des cours. Il nous a apporté soutien, accès et confiance.
Commencez par un problème réel. Restez curieux, restez humble et n’attendez pas que tout semble parfaitement prêt. Ce ne sera jamais le cas. De plus, croyez en vous et ne laissez pas les doutes des autres vous ébranler. Beaucoup de gens vous remettront en question. Certains penseront que votre ambition est irréaliste. Vous devez rester ouvert aux retours et prêt à vous adapter, mais vous ne devez pas laisser les autres définir ce qui est possible pour vous.
Construisez progressivement, apprenez en permanence et entourez-vous de personnes qui vous poussent à vous dépasser tout en vous soutenant. Être étudiant peut être un atout : c’est une période où vous êtes encore en train d’apprendre, d’explorer et où vous êtes souvent assez audacieux pour tenter ce que d’autres hésiteraient à essaye