News

De la musique pop sous la couette. Comment Radio Luxembourg a changé notre monde

  • Luxembourg Centre for Contemporary and Digital History (C2DH)
    12 février 2026
  • Catégorie
    Recherche, Relations avec le public
  • Thème
    Sciences humaines

JOURNÉE MONDIALE DE LA RADIO 2026

Le 5 octobre 1962, les Européens découvraient les Beatles avec la diffusion en première mondiale de leur chanson Love Me Do sur les ondes de Radio Luxembourg. De Londres à Moscou, de Lisbonne à Athènes, des milliers de jeunes auditeurs écoutaient, parfois clandestinement, sous leurs couvertures, cette musique nouvelle, perçue comme dérangeante, voire subversive, par les générations plus âgées. La nuit, à travers les grésillements des ondes longues, Radio Luxembourg contribue é imposer la pop comme un langage culturel transnational et à faire de la radio un puissant vecteur de modernité, de circulation des imaginaires et, dans une certaine mesure, de transition politique, y compris au-delà du rideau de fer.

Dominique et Bernard lors des différentes rencontres avec des représentants de l'industrie au Festival international du film documentaire IDFA d'Amsterdam

Dominique et Bernard lors des différentes rencontres avec des représentants de l’industrie au Festival international du film documentaire IDFA d’Amsterdam

C’est cette histoire complexe et largement transfrontalière que cherchent à reconstituer Dominique Santana et Bernard Michaux, deux passionnés de radio et de storytelling. Elle, chercheuse et réalisatrice au Luxembourg Centre for Contemporary and Digital History de l’Université du Luxembourg, et lui comme producteur chez Samsa Film. Lorsque Dominique évoque pour la première fois ce projet en 2022, son ambition est claire : dépasser la nostalgie pour interroger Radio Luxembourg comme un phénomène médiatique, culturel et politique à part entière.

Dans les couloirs de la mythique Villa Louvigny à Luxembourg, les DJ et animateurs se croisent, échangent sur les nouvelles sorties discographiques, commentent les derniers courriers d’auditeurs, rient… avant de rejoindre leurs studios. À l’image d’une tour de Babel radiophonique, s’y côtoient des studios luxembourgeois, français, anglais, allemands et néerlandais, dont les programmes couvrent une grande partie de l’Europe. Un privilège rare pour une radio commerciale à l’époque – les années 1950-1960 – où la plupart des stations sont nationales et voient leur diffusion s’arrêter aux frontières étatiques.

Dès les années 2000, Bernard Michaux, alors jeune étudiant fasciné par l’impact international de la station, commence à interviewer d’anciens DJ à Londres, parmi lesquels Keith Fordyce, Pete Murray, Paul Burnett ou encore Ollie Henry. Par la suite, de nombreuses interviews menées par Dominique viennent compléter cette collection unique d’histoire orale. Pour ne citer que Madame Colette Flesch (please find a more appropriate formulation to cite her as she passed away 2 weeks ago) sur le rôle de cette station : « Radio Lëtzebuerg war e Beispill wéi e moderne Radio kéint ausgesinn. An dofir ass Radio Lëtzebuerg vill gelauschtert ginn, an dofir huet och Radio Lëtzebuerg eng Influenz op iwwerhaapt d’Radio- an Televisiounsproduktioun kritt, déi weit iwwert d’Dimensioun vun onsem Land erausgeet. Et war e ganz gudden Ambassadeur fir ons, Radio Lëtzebuerg, an dofir huet d’Politik sech och dofir interesséiert. »

Le projet s’appuie également sur un important travail de recherche archivistique. Parmi les découvertes les plus marquantes figurent plusieurs centaines de lettres d’auditeurs de Radio Luxembourg envoyées depuis la RDA, interceptées par la STASI durant la Guerre froide et retrouvées à Berlin. Ce courrier, jamais parvenu à la Villa Louvigny, constitue un témoignage poignant du rôle de la radio comme espace de projection, de désir et de liberté symbolique pour des auditeurs privés d’accès direct à la culture populaire occidentale.

Un large choix de magazines et de souvenirs soigneusement disposés sur une table chez Romain Hoffmann

Un large choix de magazines et de souvenirs soigneusement disposés sur une table chez Romain Hoffmann

Une sélection de ces lettres, ainsi que de nombreux témoignages d’anciens DJ et speakers – parmi lesquels Désirée Nosbusch, Pilo Fonck, Georges Lang, Tony Prince, Frank Elstner, Benny Brown, Erna Hennicot Schoepges, Aline Pütz – mais aussi d’ingénieurs, d’auditeurs internationaux et de responsables politiques luxembourgeois tels que Colette Flesch, Jacques Santer ou Jean-Claude Juncker, composent l’univers sonore immersive et interactif de Radio Luxembourg – Ghosts of the Villa. Conçue dans un espace de 500 m² au sein même de la Villa Louvigny, cette expérience invite le public à explorer l’histoire de la station par le son.

La villa Louvigny abritait les studios de diffusion des différents services linguistiques ainsi qu'une station de télévision.

La villa Louvigny abritait les studios de diffusion des différents services linguistiques ainsi qu’une station de télévision.

Du 4 mars au 3 avril 2026, l’exposition Radio Luxembourg – Ghosts of the Villa vous invite à découvrir la légendaire Villa Louvigny et à vous laisser guider par le son pour explorer son histoire. Les salles vibrent au rythme des DJ, des stars de la pop et des voix des auditeurs, mêlées à des archives audiovisuelles, d’anciennes émissions et à une mise en lumière immersive. Chaque pas révèle une nouvelle histoire dans cette expérience immersive qui redonne vie à la Villa Louvigny. En parallèle, une série de podcasts, réalisée par des étudiants de l’Université du Luxembourg sous la direction de Dominique Santana et Andreas Fickers, donnera voix à de nouveaux récits et à des regards critiques sur l’histoire de Radio Luxembourg.

Dans les années à venir, le projet prendra vie sur de multiples formats, chacun offrant une façon unique de découvrir Radio Luxembourg. En ligne, le site web, aujourd’hui surtout utilisé pour une campagne de crowdsourcing, deviendra le cœur numérique du projet, un véritable portail vers de nombreuses informations, documents d’archives et récits. Au printemps 2027, un film documentaire investira les écrans luxembourgeois, offrant une synthèse cinématographique de cette histoire singulière.

Enfin, fidèle à l’esprit itinérant de la station, le projet prendra la route, au Luxembourg et à l’internationale, avec le soutien d’ambassades locales. Un guide pédagogique multilingue, librement accessible, permettra également d’introduire cette aventure radiophonique dans les écoles, invitant les jeunes générations à comprendre, de manière critique, comment une station de radio a contribué à façonner des pratiques culturelles, des imaginaires et des formes d’écoute qui résonnent encore aujourd’hui.

L'ancienne salle de conférence de la villa.

L’ancienne salle de conférence de la villa.